Marc Mennessier 
Histoire d'un fiasco judiciaire



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''Un plaidoyer revigorant
pour un journalisme
de qualité.''

Mathieu Quiret (Les Echos)









©Ulf Andersen



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AZF UN SILENCE D'ETAT.

"Il doit être aux alentours de 13 heures. Comme des millions de Français, je suppose, les images des attaques du 11 septembre resurgissent dans ma tête : « Ce n’est pas un attentat au moins ? – Non, ils disent que c’est un accident. » Tant mieux, ai-je presque envie de dire, soulagé, au fond de moi, que la France n’ait pas été victime à son tour de l’horreur qui a endeuillé l’Amérique, dix jours plus tôt. (…) Sur le coup, je m’étais imaginé un avion de ligne s’écrasant avec ses passagers sur le complexe chimique de Toulouse."


"Au lieu de partir d’indices matériels incontestables pour bâtir une thèse, comme la justice procède d’ordinaire, (le procureur de Toulouse) Michel Bréard a fait rigoureusement l’inverse. Du coup, les experts en incendie-explosifs mandatés dans le cadre de l’instruction et les policiers du SRPJ se sont retrouvés dans l’obligation de prouver a posteriori ce qui avait été bruyamment avancé au départ avec beaucoup d’a priori. Sept ans après le drame, ils n’y sont toujours pas parvenus…"


"L’échec des experts judiciaires est, en tout cas, tellement patent que je pourrais, en toute rigueur, clore ce chapitre sur ce constat sans appel : la thèse dite du « chlore » est morte faute de… chlore. Mais je laisserais sans doute le lecteur sur sa faim. Un peu comme dans un match de boxe prévu pour se dérouler en douze reprises mais que le KO inattendu d’un des adversaires interrompt brutalement au bout d’une minute."


"Toute l’histoire repose en effet sur deux constatations : d’un côté le déversement (par Gilles F.) d’une benne dans le sas du (hangar) 221, vingt minutes avant l’explosion, (…) de l’autre la découverte fortuite, une dizaine de jours plus tard, (…) d’un gros sac de DCCNa vide dans le local où Gilles F. travaillait, à un endroit où il n’aurait jamais dû se trouver. Il était bien évidemment tentant pour les responsables de l’enquête judiciaire de faire aussitôt le lien entre ces deux faits, au demeurant incontestables, pour bâtir un scénario accidentel qui tienne enfin la route. Mais il y a souvent loin de la coupe aux lèvres…"


"Si, prenant acte de ses nombreuses invraisemblances, le tribunal rejette la thèse bien indigeste du « sandwich » confectionné par les experts, cela ne permettra pas pour autant d’établir la vérité sur les causes de cette catastrophe industrielle (…). Trouver un autre accident, une « autre explication préfabriquée » pour reprendre la formule de Jacques Mignard, ancien délégué CGT de l’usine et aujourd’hui président de l’association de salariés AZF-Mémoire et Solidarité ? Cela ferait, si mes comptes sont bons, le neuvième scénario en sept ans…"


"Le parti pris en faveur de l’accident s’est rapidement imposé à tous comme une vérité révélée, une sorte de dogme auquel il fallait adhérer de façon quasi inconditionnelle sous peine d’encourir les foudres et les manœuvres d’intimidation de ses gardiens zélés. Dans certains cercles médiatiques, politiques et judiciaires, le fait de prononcer le mot « attentat » à propos de cette affaire a longtemps été considéré comme une obscénité ou un quasi-blasphème... Pour avoir osé transgresser la règle en écrivant, en septembre et octobre 2001 dans Le Figaro, des articles sur « l’hypothèse terroriste » à partir d’informations qui, au demeurant, se sont toutes révélées exactes, j'ai été poursuivi par le procureur de Toulouse pour "diffusion de nouvelles fausses suceptibles de troubler l'ordre public" avant d'être finalement relaxé six mois plus tard."

"Le plus incroyable est que cet ostracisme a également frappé les quelques policiers du SRPJ de Toulouse qui ont tenté d’explorer la piste criminelle au cours de la première semaine qui a suivi la catastrophe. Plus grave, à plusieurs reprises, leurs supérieurs hiérarchiques les en ont empêchés, allant jusqu’à les accuser, en pleine réunion d’état-major, de « polluer l’enquête » avec des investigations qui, selon eux, n’avaient pas lieu d’être (…)."


"Le véritable scandale, c’est que l’enquête judiciaire orientée « à 99% » vers l’accident a été conduite de telle manière qu’il est impossible aujourd’hui aussi bien d’accuser Hassan J. (l’ouvrier intérimaire retrouvé mort près du cratère dans une tenue évoquant celle de certains kamikazes islamistes) que de le disculper entièrement. Les éléments matériels qui auraient pu trancher la question de manière indiscutable ont été irrémédiablement perdus faute, pour les policiers, d’avoir pu mener à temps les investigations qui s’imposaient."


"Comment se fait-il, comme l’avait noté Anne-Marie Casteret, dans l’Express, en février 2003, que « le tee-shirt gris dont (Hassan J.) est revêtu le jour de l’examen de corps ne montre aucune trace de brûlure, alors que la peau, en dessous, est gravement carbonisée ? ». A l’époque, six des meilleurs spécialistes en médecine légale, en toxicologie, en médecine d’urgence qu’elle avait contactés lui avaient unanimement répondu : « Impossible : si la peau est carbonisée, les vêtements doivent l’être aussi. » Dès lors, l’enquête sur la catastrophe prend un tout autre sens : si le tee-shirt initial a disparu, qui a pu l’enlever et le remplacer et pourquoi ? » (…) Si une telle manipulation a vraiment eu lieu, qu’aurait révélé le premier tee-shirt de si compromettant qu’il faille à tout prix le faire disparaître ? "


"Le matin de l’explosion, Bernard L., se plaindra que « les Maghrébins qui travaillaient avec lui ont, à plusieurs reprises, remis la chaîne (de chargement) en marche alors qu’il était entrain de débourrer les sacs risquant par là même de se faire couper les doigts par la machine. » Son père rapportera aux policiers que son fils l’avait averti, peu de temps avant le 21 septembre, en ces termes : « Ces gars-là, ils vont nous faire péter l’usine. » Paroles prémonitoires ?"


"Dès le 1er septembre, soit avant les attentats du 11 septembre à New York, la Société nationale des poudres et explosifs (SNPE), dont l’usine de Toulouse jouxte celle d’AZF, est officiellement avertie par la « gendarmerie » ou la « police » de « risques d’intrusion de terroristes » et renforce aussitôt ses mesures de sécurité. Sa filiale Tolochimie, également implantée sur le pôle chimique toulousain est, elle aussi, sur ses gardes. (…) Aussi invraisemblable que cela puisse paraître, personne ne prendra la peine d’avertir les dirigeants d’AZF de ces sinistres présages."


"Même si la piste électrique est définitivement morte, des dizaines de témoignages troublants (…) restent encore aujourd’hui inexpliqués. Qu’il s’agisse des deux bruits distincts, des phénomènes d’électrisation, des pannes d’ordinateurs mais aussi des panaches de fumées ne provenant apparemment pas de la zone du cratère, de vibrations souterraines, d’éclairs, de flashs, de boules de feu, ou encore de mystérieux traits lumineux rectilignes et bleutés, perçus ou ressentis parfois une dizaine de secondes avant la détonation meurtrière."


"Si l’explosion était vraiment due à un attentat, comment se fait-il qu’il n’y ait pas eu plus de policiers pour se rebeller contre l’interdiction d’explorer cette piste quand il était encore temps, d’auditionner des témoins ou de faire des perquisitions au domicile d’un suspect ? La carotte et le bâton toujours : cette fois, les intéressés avaient le choix entre la promotion ou la mutation-sanction. Quand on a la chance d’être en poste dans le Sud, dans la riante ville de Toulouse, que l’on a bataillé des années pour obtenir cette affectation si convoitée et que l’on tremble à l’idée d’être muté dans le Nord, comme le postier du film de Dany Boon, Bienvenue chez les Ch’ti, on ne se donne pas d’autre choix que d’obéir aux ordres de la hiérarchie. Et si la hiérarchie dit que l’explosion d’AZF est un accident, on ne va surtout pas prendre le risque de la contrarier en enquêtant sur la malveillance ou l’attentat. (…) « Avant d’être des serviteurs de la vérité, les policiers sont des serviteurs de l’Etat. Et c’est proportionnel au grade ! » m’a confié un jour un officier de la PJ toulousaine qui avait vraiment le sens de la formule."


© Seuil, 2008.


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